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Esthétique par défaut
La beauté parfum vanille, Etienne Cliquet, Août 2002
(mise à jour Par défaut et Ready-made le 24 Août 2003)



Qu'est ce qu'une interface par défaut ?

  1. D'où vient ce texte ?

    A la limite du reconnaissable, l'esthétique par défaut peut parfois désarmer l'utilisateur par sa simplicité voire être interprétée comme une erreur (défaut) et son contenu ignoré. L'esthétique par défaut est née sur Internet de la relation entre humains et machines. Le collectif Téléférique auquel je participe depuis trois ans expérimente un site dont l'interface est par défaut. C'est de là que provient ce texte. Tout ce dont il est question ici fait référence à http://www.teleferique.org ou ftp://ftp.teleferique.org comme exemples. L'esthétique par défaut s'applique moins à une oeuvre ou un auteur, qu'à un choix collectif, un contexte de travail et de diffusion sur le réseau. Notre interface est absente de design1. Elle n'a pas été conçue par un designer ou tout autre humain mais par le programme de la machine (serveur). « Par défaut » en informatique signifie une valeur définie dès le début de l'exécution du programme, avant que l'utilisateur ne la modifie. Au démarrage, l'affichage est initialisé par défaut2. Son apparence est définit par le programme, le logiciel qui permet de voir le site. « Défaut » vient du vieux français défaute, défaillir c'est à dire « faillir dans », « manquer à ». Est beau ou réussi ce qui manquerait à certaines règles ou croyances, une beauté par contumace.


  2. Init interface

    Un site commence toujours par le transfert d'un fichier vers un serveur à l'aide d'un logiciel FTP (File Transfert Protocol) qui le place dans un répertoire précis. Bien que tous les sites sur le Web soient structurés par une arborescence de dossiers contenant des fichiers, celle-ci demeure le plus souvent invisible, cachée du visiteur. Nous avons choisi de la montrer. Notre site donne accès à un ordinateur distant, utilisable par les membres de notre collectif et visible par tous sur le Web. S'y connecter depuis n'importe quel endroit de la planète revient à scruter la micro-architecture du disque dur de notre serveur situé quelque part en banlieue Parisienne. On y voit les dossiers et fichiers qu'il contient, ainsi que la date de création, le poids et éventuellement un descriptif de chacun d'eux. En vous connectant pour la première fois, il se peut que ces quelques dossiers vous rappellent vos premiers pas en informatique ou votre première connexion Internet. Qui n'a pas perlé de sueur à l'ouverture de son premier ordinateur et à son premier clic de souris sur un dossier ? Le monde informatique est un monde d'initiés. L'humain s'initie à l'ordinateur. L'ordinateur s'initialise aux humains. Mais si l'humain a un oubli ou fait une erreur, la machine la rattrape automatiquement. L'interface3 par défaut participe d'un oubli volontaire ou plutôt d'un consensus avec le programme de la machine (serveur). Nous n'avons pas créé de première page comme un livre dont on aurait arraché la couverture. On accède directement au contenu. Sans page d'index porteuse d'une intention humaine les droits d'affichage sont légués au programme.


  3. Interface et inter-dos

    On peut comparer l'esthétique par défaut à un no man's land, terre d'aucun homme. Rassurante comme une barrière au bord du vide, inquiétante comme une réponse officielle, une telle interface renvoie l'humain et la machine dos à dos. Disons inter-dos plutôt qu'inter-face. L'interface est communication entre l'humain et la machine tandis que l'interdos distancie l'humain de la machine. La machine montre son cul, ce geste simple, provocateur et amusant qui trouble l'adversaire. Une fois familiarisé, le visiteur prendra petit à petit ses repères. Il reconnaîtra ce qui demeure de ce qui a changé visite après visite. Tout est là, permanent comme le réel, localisable par une adresse (URL4 ou adresse IP) mais en une seconde, tout peut changer, fichiers déplacés, renommés et effacés. Rien n'est grave si l'on a pris garde de les enregistrer sur son ordinateur. Heureusement qu'une sauvegarde est toujours possible. Avec les humains, les rapports certes plus compliqués sont aussi plus riches. Mais nous ne pouvons malheureusement pas redémarrer comme les machines.


Art vs design

  1. Monopole du design

    Dix ans après l'ouverture d'Internet au grand public grâce au Web, la création d'interface est devenue une affaire de graphistes, un état de fait indiscutable (y compris dans les écoles). Figées par une charte graphique, les interfaces sont devenues bien souvent un écran à Internet voilant sa profondeur arborescente, rhizomatique ou en treillis. Par un acte d'abandon, l'interface par défaut laisse la machine se représenter elle-même et produire ainsi ses propres codes culturels (figuration de la mémoire, du temps, de la hiérarchie) à contrario d'un graphisme dicté par le soucis d'image de marque. Si je compare les compétences d'autres domaines, le monopole du graphisme me semble d'ailleurs discutable. Les architectes pourraient donc mieux que quiconque réaliser un site parce qu'au fond une arborescence est une architecture ? L'esthétique industrielle (design objet) est bien plus compétente pour faire une interface parce que c'est une question d'ergonomie ? Les designers textile sont plus à même de comprendre les ordinateurs dont les ancêtres sont les métiers à tisser Jacquard ? Notre site est collectif. Plusieurs personnes participent à sa réalisation, son évolution. Raison pour laquelle il n'y a donc pas un graphisme hégémonique mais une esthétique par défaut pour l'ensemble. Une telle interface est reposante parce qu'elle évite l'écueil d'une Nième création originale, dépendante des aléas de la mode et la technologie. D'un autre coté, il ne s'agit pas d'interdire le graphisme sur notre serveur. Chacun peut localement adopter une esthétique propre s'il le désire dans le répertoire qu'il occupe. Que ce soit pour un catalogue papier ou la création d'un site sur internet, les artistes se voit affiliés systématiquement des graphistes pour créer un habillage de leur travail, pour des raisons de communication qu'invoquent les institutions, galeries ou artistes eux-mêmes. Pris en otage par la communication, nous avons décidé de nous organiser. De la même manière que les astronomes se regroupent en association depuis plusieurs années pour lutter contre la pollution lumineuse du monde occidental qui les empêche d'observer les étoiles la nuit, l'esthétique par défaut définit un cadre écologique dans un environnement de communication surchargé d'informations. The sky is the ultimate art gallery just above us dit Ralph Waldo Emerson de l'International Dark-Sky Association. C'est sans doute valable pour Internet et l'information. La publicité pollue l'information. Proposer de l'information en créant un site devient de plus en plus délicat parce que nous sommes trop sollicités. On développe une défense immunitaire à l'information. Si l'on est insensibilisé aux sollicitations du réseau, on ne retient rien. Si l'on est allergique, on devient agressif et paranoïaque.


  2. Nos chemins se séparent

    Les relations qu'entretiennent l'art et le design aujourd'hui évoluent. Artistes et designers semblent inverser leurs compétences et champs d'actions. Ils se croisent plutôt que de se fondre. Tandis que de plus en plus de designers exposent dans les musées ou galeries, de nombreux artistes s'infiltrent dans le quotidien, cherchant à se faire oublier. Le design quitte le cadre de vie pour infiltrer l'espace neutre d'exposition. Beaucoup de jeunes designers en rentrant au musée ou en galerie accèdent au statut d'auteur. Ils proposent un modèle (série limitée, prototype), des concepts pour la vie (tendance, prospective), non plus des objets à vivre. Pendant ce temps, certains artistes quittent sur la pointe des pieds l'espace d'exposition qu'ils jugent ne plus être un espace d'autonomie critique mais un canal de communication parmi d'autres. Ou bien, comme c'est mon cas, ils n'y entrent jamais vraiment. Ma réinsertion s'accomplit dans la permanence du réel dont Internet est l'espace principal. Déjà-là, par défaut, il m'a suffi de pousser la porte pour y entrer. Une interface par défaut est libre à l'inverse d'une interface « Multimédia » payante réalisée par exemple avec Macromedia FlashTM qui coûte 599 €uros à ce jour (10 juillet 2002). Sur Internet, le concept de libre est différent de gratuit. Libre signifie que le concept d'argent n'existe pas. Nous ne sommes pas pauvres. Bien au contraire, nous nous sommes enrichis sans posséder. Par défaut, toute information peut circuler librement sur Internet, au profit de tous et non de quelques uns. Les outils sont accessibles librement par tous (domaine public, licence GPL, Copyleft) y compris ceux permettant de faire du commerce en ligne ! Pour la plupart, ils sont Open-source, ce qui veut dire qu'ils peuvent être modifiés tant dans leur forme que leur fonction par quiconque le désire tel un élément naturel.


  3. Usage esthétique

    Cet accueil chaleureux du design par l'exposition est possible depuis que les musées sont des espaces culturels. Les musées ont intégré la communication et le marketing à leurs activités. Dans les années 60, on se demandait à Paris pourquoi les expositions étaient désertées par le public. La naissance de Beaubourg a coïncidé avec l'ouverture de l'art au grand public et à d'autres domaines. L'espace neutre d'accrochage a cédé la place à un lieu d'art engagé, y compris dans sa propre communication. Si art, design et marketing sont réunis dans un même projet, leurs intentions sont-elles les mêmes. Art, design et marketing ont ils le même usage de l'esthétique et de la communication ?
    Les graphistes du palais de tokyo, M/M, interviewés dans Art Press (Juillet 2001), réclamaient être artistes davantage que les artistes dont ils réalisent la communication. Il s'agit peut être d'une stratégie pour donner l'image d'une relation artiste-designer fondée sur la collaboration plutôt que la sous-traitance. Si collaboration il y a, il me semble pourtant qu'un designer et un artiste n'utilise pas l'esthétique de la même façon. Le design utilise l'esthétique comme moyen et l'artiste l'utilise comme une fin.
    La limite entre design et marketing semble s'estomper également de plus en plus. Marketing et design proposent des services concomitants. Naomi Klein dans No logo décrivant l'évolution de la marque sans produits distingue les principes suivants : processus d'abstraction de la marque comme image au dépend de l'objet fabriqué, valeur ajoutée conceptuelle de celle-ci, contexte d'achat "expérienciel" (IKEA), marketing viral (Starbuck). Les produits n'ont plus d'importance. Faire de l'image un produit est privilégié de la même manière qu'un bureau de style qui réalise un cahier de tendance plutôt qu'un objet. Design et marketing se chevauchent mais ils n'ont pas le même usage de la communication. Le marketing utilise la communication comme moyen pour vendre tandis que le designer utilise la communication comme fin en soi.


Programmeurs des interfaces par défaut

  1. Langage machine

    Le programme génère « l'interface par défaut ». Le programmeur à réalisé le programme. Le programmeur code5. Il écrit en langage machine du texte exécuté par l'ordinateur. Le texte est natif du monde de l'ordinateur. Le code est la langue des machines comme le français est la langue parlée en France. Le codeur parle donc la même langue que les machines. L'interface par défaut est souvent textuelle par défaut. Le texte, plus léger et maniable que l'image à afficher à l'écran transite aussi beaucoup plus vite sur Internet. Il y a quelque chose du codeur dans l'interface par défaut mais rien de personnel, subjectif (ses névroses et pulsions libidinales) mais une distinction plus large, propre à la communauté qui dans l'ombre sont les artisans de l'informatique et des réseaux. «Artisans» me fait penser au mot Hacker8. A l'origine, hacker est quelqu'un qui fait des meubles à la hache. Pas du tout design ! Artisan, c'est aussi celui qui travaille pour son propre compte.


  2. Jouer à Dieu

    Dans divers dictionnaires du Jargon informatique (Linux-France et Tuxedo) on peut lire deux termes s'approchant de «par défaut» : Canonique et Vanilla. Canonique6 veut dire conforme aux canons de l'église. Il s'agit d'une ironie mais à y regarder de plus prêt cette allusion est justifiée...L'activité du programmeur, coder, donner des instructions à la machine, constitue de la parole en acte. Dans de nombreux manuels d'informatique, le premier exercice est le même. Réaliser un programme qui affiche à l'écran « Hello World ! ». Le programme dit bonjour au monde. Le code est devenu programme en venant au monde, par accouchement. La définition de verbe dans la religion chrétienne est la parole de Dieu. On peut lire dans l'ancien testament : « Par la parole de Yahvé les cieux ont été faits ». Programmer peut être ressenti comme jouer à Dieu. Prenons l'exemple d'un programme très simple, un compteur qui affichera 1 puis 2 3 4 5 6 7 jusqu'à l'infini. :
    // en pseudo code on aura une syntaxe de type :
     
    i=0          // initialisation du compteur à 0
    loop:        // création d'une boucle dans le programme
      print i    // affichage du compteur 
      i=i+1      // incrémentation du compteur
    goto loop    // retour à la boucle
    
    
    // en langage C standard, l'instruction tient en une ligne :
     
    for(i=0;;i++) printf("%d ",i);
    
    Une ligne de code suffit à générer un processus sans fin, pas plus intéressant je l'admets que de tourner en rond dans une pièce carrée... Le mot français ordinateur a aussi des origines théologiques. Celui qui a proposé de traduire computer par ordinateur, Yves Perret, a justifié son choix en précisant : Ordinateur se trouve dans le dictionnaire Littré comme adjectif désignant Dieu en tant qu'il est celui qui met de l'ordre dans le monde.
    Le langage orienté-objet, langage informatique apparu dans les années 90 (C++, Java) renforce la réification du code informatique. Le langage orienté-objet considère chaque problème rencontré comme une classe dont l'utilisation passe par une instance objet (philosophie Platonicienne). En gros, tout problème à résoudre lors de la construction d'un programme est un objet. Par exemple, « manger la purée avec ses mains » est une classe nommée « Dégueu » qui pourra être utilisée à un moment ou à un autre comme un objet grâce à des méthodes (choquer mamie, étonner papi) et des propriétés (épaisseur du geste, taux de grossièreté).
    Le MOO, Mud Orienté Objet est un jeu de rôle multi-joueur sur Internet qui procède de la même façon pour construire des mondes virtuels avec du texte. Une commande spéciale me permettrait de créer un toboggan. Je le voudrais rouge et quiconque en réseau en aura une description lira qu'il est rouge. Si un joueur déplace mon toboggan dans un autre endroit du jeu, il ne sera plus accessible à l'emplacement initial. Le monde semble accessible, sans un geste, assis sur son siège à accoudoir par l'utilisation de quelques mots.


  3. Parfum vanille

    L'autre terme s'approchant de « par défaut » dans le jargon informatique est Vanilla7, la vanille étant le parfum de glace préféré des américains, également le parfum par défaut des glaces. Un programme informatique parfum vanille est une version ordinaire de celui-ci, une version sans options, sans boutons sophistiqués par exemple. L'allusion par la vanille à la culture américaine et l'homogénéisation du goût est significative de l'Occident, de sa capacité par le langage à unir et uniformiser les cultures. Les langages de programmation, tous écrits en anglais proviennent des Etats-unis et sont utilisés partout dans le monde. Les instructions comme Printf ou les opérateurs comme if else, for, while, switch, communs à de nombreux langages informatiques, sont des termes utilisés localement tous les jours par des programmeurs aux quatre coins du globe devant leur écran. La programmation est un langage international comme l'anglais et précédemment l'alphabet, un standard de communication. La vanille est au goût ce que la programmation est au langage, un phénomène de standardisation. Notre alphabet phonétique occidental en permettant de parler plusieurs langues à l'aide des mêmes signes a constitué dores et déjà selon Marshall Mc Luhan une technique d'uniformisation : « La civilisation est basée sur l'alphabétisation parce que l'alphabétisation en prolongeant le sens de la vue dans l'espace et dans le temps, le rend capable d'uniformiser les cultures ». Mais il me semble qu'il y a aujourd'hui une différence importante entre l'anglais comme langue internationale et la programmation comme protocole de communication avec le hardware. Si l'usage de l'anglais sert de convention pour la globalisation des échanges, la programmation a cette capacité de réunir des intérêts locaux, de particuliers à particuliers. L'anglais fonctionne parfaitement pour rédiger un contrat de fusion entre 2 multinationales et la programmation informatique fonctionne très bien pour mettre en commun l'intérêt de personnes individuelles (Linux) sans aucune dépendance avec l'entreprise et sa logique rationnelle du travail. Le parfum vanille évoque pour moi la désuétude d'un dessert simple, modeste mais toujours aussi savoureux, que je partage volontiers. Ce sont également des qualités que je retrouve dans l'interface par défaut.


  4. Spirituel et rationnel à la fois

    Vanilla et canonique seraient-ils des allusions ironiques à une Amérique puritaine (le fondamentalisme chrétien en demeure l'exemple extrême) ? Malgré la rigueur logique requise pour programmer, la langue vernaculaire des informaticiens regorge de jeux de mots spirituels. Est ce que la rigueur rationnelle de la programmation fait péter les plombs des informaticiens ? La logique poussée dans ses retranchements permet la construction de situations impossibles et mondes absurdes. La science-fiction dont raffolent les hackers selon Eric S.Raymond utilise le mélange de rationalité et magie. Pierre Versins, l'auteur de l'encyclopédie de l'Utopie, de la Science-fiction et des voyages extraordinaires, appelle la science-fiction «conjecture romanesque rationnelle». Ce n'est aussi pas un hasard si les jeux visuels sur la perspective du peintre Escher fascinent les hackers. On peut le regretter comme les médecins qui adorent le peintre Dali parce qu'il représente des corps malades et tordus... L'esthétique par défaut au contraire représente une réponse simple et légère dans un monde complexe. Une solution par défaut est une solution rapide. L'apparente austérité de l'esthétique par défaut masque en réalité une propension au jeu. L'interface est initialisée par défaut comme la première partie d'un jeu qui commence. A ce jeu, nous considérons facilement les programmes comme des artistes et les moteurs de recherche constituent d'excellents commissaires d'exposition internationaux.


Esthétique par défaut

  1. Ma petite bureaucratie

    Chacun est dores et déjà familier aux interfaces par défaut peut être sans le savoir. Tous les ordinateurs et systèmes d'exploitation (O.S.) de la galaxie en sont équipés (Mac, Windows, Unix). Votre ordinateur est la métaphore d'un bureau, fait de fichiers rangés dans des dossiers. Tous les ordinateurs personnels sont des petites bureaucraties. Ce mode de représentation généralisé est partout, susceptible de faire écho à des cultures, religions et idéologies différentes. Imaginez le Dalaï-lama devant son écran en train de relever ses e-mails. L'apparente rigueur de l'esthétique par défaut serait-elle zen pour un bouddhiste, austère pour le chrétien, conforme à la Charia ? Dans la vie courante existe de multiples actions par défaut. Quand on se lave les mains dans les toilettes d'un bar, l'eau a une température par défaut. Elle est souvent glacée vous avez remarquez ? Vous renoncez à vous laver les mains par forfait. Tout le monde s'est un jour réveillé en retard un matin. Si vous devez partir sans manger, sans vous doucher, vous vous habillerez par défaut, avec ce qui vous tombe sous la main. Vous vous assumez toute la journée sans faire d'effort de sociabilité, de communication. On peut dire alors que vous êtes belle par défaut, magnifique par contumace. Ce n'est pas si insignifiant que ça. Imaginez que vous déterminiez le nom de votre enfant selon le processus suivant. Il prendra le nom du Saint qui apparaît dans le calendrier le jour de sa naissance. Son anniversaire coïncide avec sa fête et vous n'aurez qu'un cadeau à lui faire au lieu de deux chaque année. Par contre il peut mal le vivre. Supposez que votre fils s'appelle Rosalie parce qu'il est né le 4 septembre ?


  2. Par défaut et Ready-made

    Je voudrais distinguer « par défaut » et « neutre » comme des qualités d'espaces différents. L'espace d'exposition est un espace neutre, celui de l'accrochage d'oeuvres. La neutralité d'une salle blanche de musée a un rôle historique lié au modernisme, celui d'un espace d'autonomie critique, situé hors de l'agitation du monde, une politique de distanciation. Vous franchissez le seuil de l'exposition consciemment en sachant que vous avez à faire à de l'art. Vous marchez calmement, les mains derrière le dos, sagement. L'espace de l'art est spécifique. Mon hypothèse est qu'aujourd'hui, pour plusieurs raisons l'exposition a perdu de vue sa fonction initiale, sa raison d'exister (chapitre Art vs. Design). La neutralité de l'exposition est consécutive d'un monde industriel, une économie de production. Les réseaux nous ont embarqué dans un monde de services, de choix, une économie de l'accès comme le décrit Jeremy Rifkin dans l'age de l'accès.

    L'esthétique par défaut fait référence à un espace sur internet, celui de l'interface. A l'inverse d'un espace neutre d'exposition, l'espace par défaut est non spécifique. Ce n'est pas un espace d'art, mais un espace en lien avec d'autres sites, d'autres domaines. L'esthétique par défaut fonctionne sur un principe de compatibilité qui découle d'une logique d'échange et coopération. « Inter » signifie échanges en Latin. Pour mettre à jour la rupture plus forte entre neutre et par défaut, je vais comparer l'esthétique par défaut avec le « Ready-made », modèle de l'art très ancré dans la culture de l'exposition.
    D'un point de vue linguistique, ce sont tous les deux des locutions. « Par défaut » est une locution adverbiale et « ready-made » une locution nominale. Expression formée d'un groupe de mots, la locution souvent figée par la tradition, apparaît dans le langage par prolongement, par habitude et sans rupture. Le « Ready-made » est une expression empruntée au langage familier qu'utilise Duchamp en 1913 pour décrire l'art contemporain de son époque et son fonctionnement. Thierry de Duve écrit en 1989 : « L'art est une convention de reconnaissance qui repose sur un choix dont Duchamp cerne les implications sociologiques. L'oeuvre n'existe qu'en fonction d'un regard qui l'adopte comme telle et d'une institution qui, l'accueillant, lui donne légitimité et signification ». L'art depuis le ready-made fonctionne sur un principe d'importation-exportation, inclusion-exclusion. Il y a le dedans et le dehors, l'espace de l'art et le reste. Le ready-made est propre à un monde industriel. Une roue de bicyclette, un porte-bouteille, un urinoir sont des objets industriels. Ensuite il y a une parenté de processus entre le ready-made et la photographie, invention symptomatique de l'ère industrielle. On isole un objet dans un environnement neutre (le ready-made) comme on fixe une image sur un support vierge, la pellicule (photographie). Dans Notes on the Index: Seventies Art in America, October n°1, 1976, Rosalind Krauss écrit: « Le parallèle entre le ready-made et la photographie se fonde sur le processus de production ».

    L'esthétique par défaut est relative à son contexte: Comment une pratique artistique collective peut elle exister dans une société d'information sans être assujettie à la communication, et au graphisme ?




  3. Tous dans la même direction

    Un site génère des relations inter-humaines parce que le Web est collectif mais l'esthétique par défaut concerne la constance du rapport entre les humains et les appareils. Nous sommes tournés ensembles vers l'appareil plutôt que tournés les uns vers les autres. Nous regardons tous dans la même direction, vers un serveur. Chacun de nos corps est penché sur un écran. Mais ça ne veut pas dire asservi par les ordinateurs. Pensez à la position d'un groupe de manifestants faisant face ensemble à un appareil d'état ou le G8. Nous tournons le dos aux interfaces et faisons face aux programmes. Personne n'a le choix ou non des appareils. Il en va ainsi dorénavant et c'est le premier ministre qui le dit. Le 26 aout dernier, Jean-Pierre Raffarin déclare publiquement à propos des impôts « nous mettrons le curseur sur les priorités qui (...) » au lieu de l'expression habituelle « nous mettrons le doigt sur ». Autrement dit, le gouvernement se positionnera à tel endroit du programme. Quelque chose le dépasse constitutif de l'appareil dont il est mandaté pour 5 ans. Vilèm Flusser donne à appareil (Pour une philosophie de la photographie) la définition d'un « jouet simulant la pensée ».

1 Design : Mode de création industrielle qui vise à adopter la forme des objets (appareils, outils, machine) à la fonction qu'ils doivent remplir tout en leur conférant une beauté plastique qui rende agréable leur utilisation. Robert

2 Ainsi notre site Web est accessible à l'internaute en "mod_autoindex" du serveur Apache sous Linux, mode d'indexation automatisé des répertoires. Notre site FTP est défini quant à lui par le navigateur (logiciel client) que ce soit Explorer, Netscape, Mozilla ou tout autre logiciel utilisé pour aller sur Internet.

3 Interface : Dispositif grâce auquel s'effectuent les échanges d'informations entre deux systèmes - Interface utilisateur : Ensemble des moyens de dialogue entre l'utilisateur et l'ordinateur, regroupant l'usage des commandes. Limite commune à deux systèmes. Robert

4 URL : Uniform Resource Locator. Sur le web, c'est la méthode d'accès à un document distant, créant ainsi un lien hypertexte. Roland Trique

5 Code : Le code source est la représentation dans un langage humainement compréhensible du fonctionnement d'une oeuvre. Le langage est choisi initialement par l'auteur. Ce langage peut-être également standardisé, normalisé ou tout au moins reconnu et utilisé de la même manière par un ensemble de personnes. Le code source peut être complété de commentaires et de documentation en langage naturel. Le but du code source est d'être utilisé par un dispositif de transformation en langage compréhensible (processeur, compilateur, interpréteur) par une machine numérique (un ordinateur) qui donnera le code machine. L'utilisation de ce code sur la machine donnera l'oeuvre. Erwan Esnault

6 Canonique : Conforme aux canons de l'église - Application, forme canonique : formulations mathématiques liées de façon privilégiée à une structure. Eric S.Raymond

7 Vanilla : La vanille est le parfum préféré des américains en matière de crème glacée. Caractérise une technique standard et très classique. Exemple : The Mandelbrot set is the vanilla job of many fractal browsers. Roland Trique

8 Hacker : Accro, fana d'informatique (à l'origine, quelqu'un qui fabrique des meubles à la hache). Eric S. Raymond



Autres références

Liens concernant l'esthétique par défaut:
Le Jargon Français (le jargon français par Roland Trique incluant la définition de l'esthétique par défaut)
Ken Coar (programmeur du "mod_autoindex" du serveur web d'Apache, interface par défaut)
Kevin Hugues (designer des icônes d'Apache, 1993)
Jean-François Pillou (auteur d'un texte sur l'origine des ordinateurs)
Ralph Waldo Emerson (International Dark-Sky Association)
Tour Martini (l'esthétique pa défaut vu par Yves Bernard et Alain Geronnez)
Pseudodictionary (connotation argotique de "par défaut", définition de lbd)
New Mediaeval Aesthetic (signe avant-coureur de l'esthétique par défaut par Rebecca E. Zorach, 1994)
Conférence sur l'esthétique par défaut lors des deuxièmes rencontres du CEDAR en ligne, septembre 2002

Liens concernant l'informatique, la science et la religion :
Edward Fredkin qui pense depuis les années 70 que l'Univers est gouverné par un automate cellulaire.
Ray Kurzweil relate la nouvelle communauté de scientifiques qui considèrent les schémas d'informations comme les constituants ultime de la réalité.
Stephen Wolfram auteur du livre qui a fait scandale "A new kind of science".
Konrad Zuse qui écrivait dès 1967 dans un article intitulé "l'espace calculateur"que l'Univers est assimilable à un calculateur.



Annexe
  1. Remerciements, Crédits & Licence

    Un grand merci à Sonia pour sa relecture patiente, claire et intransigeante. M erci beaucoup également à Erational, Makoto, Robin qui ont participé à l'apparition de ce texte.


    Copyright © 2002 Etienne Cliquet.

    Copyright (c) 2002 Etienne Cliquet. Permission est accordée de copier, distribuer et/ou modifier ce document selon les termes de la Licence de Documentation Libre GNU (GNU Free Documentation License), version 1.1 ou toute version ultérieure publiée par la Free Software Foundation, sans Sections Invariables, sans Texte de Première de Couverture, et sans Texte de Quatrième de Couverture. Une copie de la présente Licence est incluse ici.

  2. Téléchargement
    J'ai hésité plusieurs fois sur la forme à donner à ce texte mais finalement, j'ai opté pour une forme spatiale, emprunté au HOWTO ou mode d'emploi sur les conseils de mes Beta-lecteurs. Cependant, je propose ici la version à télécharger, plus proche d'une esthétique par défaut. En mode console, le format Reader, déroule le texte automatiquement à l'écran tel un générique :

    Defaut.zip Français Windows (95-98-200-XP) Version 1.0 (08/2002)
    Default_wEn.zip English Windows (95-98-200-XP) Version 1.0 (08/2002)
    Defaut_lFr.zip Français Linux-Unix Version 1.0 (08/2002)
    Default_lEn.zip English Linux-Unix Version 1.0 (08/2002)
    Defaut_mFr.zip Français MacOSX Version 1.0 (08/2002)
    Default_mEn.zip English MacOSX Version 1.0 (08/2002)


  3. Notes des lecteurs
    Questions, critiques, reactions, remarques sur « l'esthétique par défaut » sont bienvenues. J'utilise moi-même cet espace pour ajouter des commentaires, nouvelles idées necessaires à la construction des prochaines versions. Et c'est ici !



Dernière modification le 28 Août 2002
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