Voir à disposition

Etienne Cliquet, 02 avril 2004


Introduction: Le texte ci-dessous a été écrit initiallement pour une lecture collective organisée à Toulouse au bbb avec le logiciel de lecture Reader le 3 avril 2004 durant la fête de l'Internet.

Vive internet et à bas la fête de l'internet ! Donner pour mieux reprendre; voilà comment le Ministère de la Jeunesse de l'Education et de la Recherche nous convie à célébrer un "internet tout public" du 29 mars au 4 avril tandis que le gouvernement s'apprête au même moment à faire voter au Sénat la Loi pour l'économie numérique (LEN) jugée liberticide par un grand nombre d'associations, hébergeurs et internautes. Jospin avait inventé la LSI, Loi sur la société de l'information, dont un certain nombre de mesures de surveillance des réseaux seront intégrées par Sarkozy dans la Loi de sécurité quotidienne (LSQ). Aujourd'hui les députés décident entre autre avec la LEN de ne plus considérer les e-mails comme des messages privés et donner aux hébergeurs un rôle de censeur. Fête-t-on un adieu à l'internet philanthrope ?

Qu'est ce que j'aime dans internet ?

Le sentiment de faire des découvertes est aujourd'hui bien plus fort pour moi sur internet que dans une exposition. Face à un accrochage, j'apparais plus sévère, plus fermé, de moins en moins encleint à faire des découvertes. Je ne l'assimile pas à la qualité des oeuvres et je ne me connais pas particulièrement acariâtre. Je pense être devenu immunisé d'un dispositif qui me place en regardeur en face du fait établi de me montrer, obstinément. Je perçois le regardeur qui est en moi comme un consommateur averti de biens culturels, méfiant à l'égard de toute sensation d'émerveillement. Je ne pense pas être seul dans cette situation. Lorsque j'ai vu maintes fois un enseignant dans une école d'art reprocher la faiblesse du travail que lui montre un étudiant sans y découvrir la moindre qualité, je me demande pourquoi rejette-t-il en bloc la responsabilité d'une situation dont il est en partie garant ? Il semble inventer des ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il déjoue, détourne son regard et finalement se détourne de toute indulgence avec ce qu'il voit.

La pratique du téléchargement sur internet nourrit des relations qui m'enchantent aujourd'hui parce que j'y retrouve un sentiment de découverte. Plutôt que de montrer, je mets à disposition. Plutôt que de regarder, je découvre. Le partage des ressources indistingue le “montrer” et le “regarder”. Les choses sont à disposition et je décide du moment qui me convient pour les découvrir.

Je lis que “découvrir” veut dire ôter ce qui couvre... Je lis aussi les différents sens de “disposition” dans le dictionnaire...

Les ressources en ligne impliquent autant la reponsabilité de celui qui les met à disposition que celui qui en dispose. Télécharger ressemble à une perception active. D'un point de vue juridique, plusieurs exemples montrent le caractère punissable de celui qui télécharge au même titre que celui qui met à télécharger. Au Canada, depuis décembre 2003, le téléchargement constitue un acte de copie privée. Une redevance est ainsi appliquée sur les disques durs. Le 8 septembre 2003 aux Etats-Unis, la RIAA (Recording Industry Association of America) dépose une série de plaintes en justice visant un grand nombre de préadolescents et étudiants qui échangent des fichiers sur Internet. Le journal “The Nation” révèle qu'il y avait parmi eux un adolescent polonais recemment immigré aux Etats-Unis dont le stock de fichiers musicaux comprenait des chansons folkloriques polonaises et du rap hongrois, deux styles qui ne sont pas contrôlés par les cinq industries discographiques qui possèdent 90% de la production musicale américaine...

Un soir de novembre 1991, dans le cadre de l'affaire du sang contaminé, Georgina Dufoix, Ministre des Affaires Sociales, déclare être selon une formule qui marquera de son empreinte tout le dossier: "responsable mais pas coupable". Georgina Dufoix est relaxée le 9 mars 1999 par la Cour de Justice de la République ainsi que Laurent Fabius.

J'aimerais retourner cet argument du citoyen vers l'Etat. Pourquoi ne considère-t-on pas "reponsables mais non coupables" les internautes qui utilisent des logiciels P2P dont font partout la promotion les industries informatiques ? N'y a-t-il pas une hypocrisie à comdamner un usage abusif d'un coté et de le promouvoir de l'autre ? Tenir en suspicion le téléchargement en général ne règlera aucun problême puisqu'il est inhérent à internet.

Qu'est ce que ce logo ridicule pour la fête de l'internet en forme de culbuto !

Je voulais juste dire que je me sens davantage concerné par ce qui est mis à disposition que par ce qui m'est montré. Le téléchargement participe de ce besoin de découvrir par moi-même, de participer à une situation de recherche plutôt que de validation. Et vous ?

A bientôt !


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